Dina Bélanger1
fidélité de l'amour!

English translation

      Présenter Dina Bélanger est à la fois une joie profonde et un défi. J'ai lu son " Autobiographie ". J'en suis sorti bouleversé. Elle fascine et enchante. Tenter de résumer sa vie en quelques pages apparaît impossible, voire téméraire. On me pardonnera de ne citer que quelques moments particuliers de sa vie, préférant renvoyer le lecteur à ses écrits; ainsi il découvrira le cheminement d'une âme privilégiée, une grande mystique…! Elle fut comparée à : Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Thérèse de Lisieux, ...

     Dina est née à Québec le 30 avril 1897, en la paroisse Saint-Roch. Ses parents étaient des chrétiens hors du commun. Très tôt on remarquera la vivacité de son intelligence, elle fera avec grand succès des études musicales à New York. Elle donnera des concerts au profit d'œuvres de charité entre 1918 et 1921. Elle entrera au noviciat des Religieuses de Jésus-Marie à Sillery en 1921, elle fera sa profession religieuse le 15 août 1923. Le 4 septembre 1929, elle partira à la rencontre de son Époux les mains et le cœur chargés des tendresses de Dieu. Dix ans après sa mort, le 4 septembre 1939, grâce à son intercession, le petit Jude Chiasson de Lamèque au Nouveau Brunswick sera guéri d'une hydrocéphalie…Le 20 mars 1993 le Pape Jean-Paul II déclara cette mystique et musicienne, bienheureuse , au lendemain de la béatification il senti le besoin de dire : " tous les âges et tous les états de vie peuvent trouver en Dina Bélanger un modèle de fidélité à l'appel du Seigneur……… " (p 6)1

      S'il nous est possible de percevoir les grâces insignes de cette personne privilégiée, c'est que, dès le début, sa supérieure; profondément impressionnée par la densité de ce vécu hors du commun, l'obligea à écrire ce qui faisait son quotidien : " …c'est donc au début de mars 1924 que je dis à ma protégée : vous allez écrire votre vie ma chère sœur, … et elle de répondre en toute humilité : vous le voulez ma Mère, … oui, je ferai ce que vous demandez… " (p. 15) Plus tard, Dina dira : " ………l'obéissance était ma règle du plus parfait…… " (p. 198) Dina, dans une profonde et constante rencontre avec Dieu au sein de son quotidien, son travail, aura été du sel qui ne s'est pas affadi…(cf. Mt 5, 13).2

     Personne ne peut aller au désert de son histoire personnelle, ni vivre les lentes exigences évolutives de la route ascendante menant à la rencontre avec Dieu, sans dire comme Job : " je ne te connaissais que par ouï-dire, mais, maintenant mes yeux t'ont vu…(Job 42, 4).

      Quel chemin parcourir pour devenir contemplatif? Comment unir prière et vie intérieure pour que l'engagement soit efficace et que l'être atteigne à sa plénitude? Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret…(cf. Mt 6, 6)

      Sa rencontre avec Dieu se fit d'une façon personnelle, car Dieu ne se lie pas comme un politicien avec une foule de partisans tout entichés de la couleur de leur parti, attendant les consignes de la campagne. Mais Dieu lui réserve des surprises, car elle dit ceci : " …je vois Dieu constamment… " (p. 251) .

      Chacun est un être original. Dieu nous a fait uniques. Nous ne sommes pas des fac-similés portant chacun son numéro qui la différencie des autres. Sur chacun d'entre nous, Dieu a incliné son visage (cf. Ps 42, 2) et, avec des mains d'artiste, nous a moulés selon son cœur de créateur qui jamais ne se répète.

     Depuis le commencement, nous sommes le reflet plus achevé, parmi la création, d'une nouvelle facette de Dieu. Toutefois, comme nous ne sommes pas de simples œuvres fixées sur la toile ou des fossiles, mais bel et bien des vies créatrices, nous pouvons être l'argile qui se rebelle contre le potier (cf. Is 45, 9). ou alors apporter nous-mêmes à l'œuvre de Dieu quelque chose d'irremplaçable, être témoin de son amour (cf. Prov 14,5) les " malaks "(prophémi)[ceux qui annoncent les bienfaits, l'amour de Dieu].

      Notre venue dans le monde, Dieu la veut en lien avec lui et c'est dans cette seule relation qu'elle aura son sens. Séparée de lui, elle dévalerait les pentes et s'assécherait telle une branche coupée qu'entraîne le vent dominant (cf. Jer 13,24). C'est avec elle que Dieu réalise son projet dans l'histoire. C'est en réalisant ce projet qu'elle parvient à sa propre plénitude créatrice.

      Dans cette relation, elle n'a jamais dit : me voilà arrivée. Cette rencontre se présente à elle loin de tout rivage. Dieu n'est pas seulement un horizon (cf. Es 40,22) qui l'attire de par son éloignement. Il est devenu, au fond d'elle, source inépuisable de suggestion, de don, d'inspiration… " …oui, je suis heureuse, parce que mon bonheur n'est pas dans les événements qui se présentent, mais en Dieu seul…si je puis dire : je laisse faire Jésus et je ne m'occupe que de lui …… je suis sûre de mon divin Ouvrier, j'ai foi en sa bonté et en son amour… " (p. 205).

     Par conséquent, elle prépare en même temps, au sein du travail créateur, l'avenir de Dieu; dans l'histoire et la profondeur d'une intimité qui, à partir du mystérieux jaillissement de vie qui lui est offerte, l'appelle par son nom (cf. Es.42,6). Elle n'est ni paralysée dans une intimité sans histoire, ni vide dans une histoire sans intimité. Cette relation avec Dieu entraîne une rencontre (cf. Mt 28,9) et un projet inépuisables, " …tous mes trésors infinis sont à toi. Par ma très sainte Mère, donne-les aux autres âmes… " (le 18 janvier 1928)

      Souvent elle se retire dans sa chambre, ferme la porte et rencontre Dieu (cf. Mt 6, 6). Là, elle éprouve jusqu'à des limites insoupçonnées la présence de celui qui possède les clés ouvrant la porte du sens et de la plénitude, plénitude pour laquelle elle est faite et qui, offerte dans les ruptures du chemin, unifie tout. Son cœur grandit dans les voies de l'Éternel… (cf.2 Chr 17,16) " …ah! que je voudrais expliquer combien Jésus est doux… " (p. 294)

      Elle éprouve là, avec une surprenante clarté, sa propre identité dont elle ne peut se démettre entre les mains de personne puisque Dieu lui-même se livre à elle. Il se rapproche de sa solitude au plus près de son intimité, mais aussi du plus loin de son inaccessible. À partir de cette rencontre, il lui ouvre des possibilités toujours nouvelles, tel un fleuve d'eau vive qui jaillit (cf. Ps 36, 10) du cœur même de son être.

Les formes de prière

      La prière vocale est celle qu'elle dit avec les lèvres et exprime par des paroles. Cette prière, personnelle ou non, exprimant son être devant Dieu, parle aussi de Dieu à son être. Quand elle dit " Notre Père ", " …mon Père que votre volonté soit faite! Voilà la parole que Notre Seigneur me donne à méditer… " (p. 287) , non seulement elle exprime sa filiation devant Dieu, mais Dieu aussi exprime devant elle sa paternité, " que de fois dans la soirée, à une heure tardive, à la pâle lueur de lampe du sanctuaire, me suis-je avancée bien près de Jésus, agenouillée à la balustrade pour entendre sa voix et poursuivre mes confidences… " (p. 96).

      La méditation est fondamentalement fondée sur l'esprit. À travers pensées et images, Dieu lui est de plus en plus compréhensible, elle reçoit une lumière nouvelle et s'oriente vers ce bout de chemin illuminé. " …comment puis-je définir mes oraisons? Un festin d'amour, la vue d'un rayon de Dieu, le goût de l'Infini ……une improvisation au souffle de l'Esprit … du bonheur inconnu à la terre : ah! si le monde soupçonnait les délices du paradis, il ne s'abuserait pas lui-même en cherchant vainement quelque consolation en dehors du vrai Bien… " (p. 223).

      Dans la contemplation, attentive, l'affectivité est imprégnée de sentiments. Sentiments et paroles se simplifient. La présence de Dieu se fait plus proche, centrale. C'est alors que la volonté intervient et accueille celle de Dieu lui-même, " ..je pris Jésus comme professeur… " (p. 113)

      Toute forme de prière personnelle est orientée et porte à la contemplation où toute parole, symbole et pensée finissent par s'effacer à l'approche lumineuse de Dieu. C'est la raison pour laquelle elle voudrait parler de la contemplation en tâchant de décrire l'itinéraire de sa relation personnelle avec Dieu.

Contempler mène à la rencontre.

      La prière est une rencontre entre Dieu (cf. Mt 28,8) et sa créature. Comme toute rencontre entre les personnes, elle a besoin d'être cultivée dans le temps et l'espace. Paroles, sentiments, images, dans lesquels s'exprime la relation, prennent naissance peu à peu. Des silences de qualité s'imposent aussi chez elle, pour cheminer vers une communication au-delà des mots " ……je me sens de plus en plus envahie par l'Amour… " (p. 230)

      Toute rencontre se situe dans l'histoire d'une relation existentielle. Elle est ouverte à tout ce qu'il y a d'inattendu et de nouveau. Impossible de prévoir l'initiative de Dieu (cf. Am 4,12); tout comme de connaître parfaitement les dynamismes qu'elle recèle. La rencontre survient, dans la relation, car elle s'ouvre sans conditions à l'initiative de Dieu, et à sa vérité profonde et nue. "…je me suis endormie en goûtant le présence sensible de mon bon Maître… " (p 291). Du fond de son être, elle est orientée vers une rencontre inépuisable (cf. Mt 28, 9) puisqu'elle a Dieu pour objet, à la recherche d'un TOI indicible. Toute autre rencontre apparaîtra tôt ou tard dérisoire.

      Dieu n'est pas du genre à accompagner juste un bout de chemin et puis s'en aller à la première bifurcation, il se révèle sur la route (cf. Lc 24,17) comme à Emmaüs. Il est principe et fin, l'alpha et l'oméga (cf.Apoc.1, 8). À l'horizon de cette relation se trouve la plénitude eschatologique " ………béni soit le moment où je commencerai au ciel mon cantique d'actions de grâces. Bénie soit l'aurore du jour sans crépuscule où je modulerai selon les harmonies divines : Loués soient à jamais Jésus et Marie…bénie soit l'étreinte éternelle où je serai perdue dans l'Amour……… " (p. 192)

Communion de tout l'être.

      Nous nous rencontrons pour communiquer. Dina, s'exprime devant Dieu et l'écoute (cf. Mt 15,10; cf. Mc 7,14) s'exprimer devant elle, " la vie religieuse c'est la conversation ininterrompue de l'âme avec l'Époux; c'est l'état d'oraison partout.. " (p.121). Son attitude est empreinte de vigilance à ces rendez-vous qu'elle ne veut pas manquer, et Dieu parle à tout son être. Elle pense devant Dieu et lui exprime ce qu'elle voit clairement, elle lui parle de son quotidien, elle lui présente ceux qu'elle connaît, elle formule des suppliques pour eux, elle adore, et des éléments de réponse surgissent en son esprit. " j'ai soumis ma demande, j'ai obtenu très facilement la permission. Comme on s'arrange bien avec le bon Dieu et la Très Sainte Vierge, ou plutôt comme Notre Seigneur dispose tout pour arriver à ses desseins… " (p. 290)

      Elle s'exprime devant Dieu du fond de son cœur, où s'engendrent les grands sentiments qui imprègnent sa vie. Inévitablement, ses pas prendront la direction que ces sentiments auront marqués et qui, par la suite seront porteurs des grâces de ces rencontres, pour la route à poursuivre. Son imagination met à jour de profondes réalités plus ou moins déguisées. Elle se permet aussi de tracer à grands traits les nouvelles possibilités qui surgissent en elle et qui la fascinent ou la terrifient, " maman guérirait-elle…? ".(p.92)

      Si elle apprend à l'écouter, il lui dira bien des vérités sur elle-même. La rencontre sera plus " intense " à l'occasion de l'eucharistie…. le corps de Jésus devient le froment qui lui donne les forces pour la route ascendante la menant à un plus grand abandon à la disponibilité au projet du Père. " …encore à un moment où je ne m'y attendais pas du tout : mon bon Maître m'a présenté le calice divin… " (p. 287)

      Dieu s'exprime à elle, dans sa fréquentation de l'Écriture, l'Esprit qui est en elle traduit cette Parole en un message qui lui est destiné dans le contexte où elle vit, " c'est l'union étroite avec Dieu… " (p. 121). Dans n'importe quelle situation, elle peut caresser l'espoir de communiquer un message inédit.

      Dieu lui parle (cf. I R 14,11), en outre à travers de nombreux saints et prophètes. Leur engagement nous est révélé à travers les signes de l'histoire. Sa sensibilité d'artiste perçoit la création comme une présence fidèle et permanente de Dieu. Dans son quotidien, Dieu lui parle particulièrement à l'improviste : à travers les gens de son entourage, " celui qui a trouvé un ami a trouvé un trésor… " (p. 95).

      La Parole lui arrive de multiples façons comme une communication totale. Elle ne s'adresse pas seulement à l'oreille. " je te confie mes secrets comme à Jean, mon bien-aimé, au soir de la dernière Cène… " (p. 309). Elle atteint toutes les dimensions de son être et s'ouvre un chemin jusqu'au cœur de sa vie. Elle peut la voir, la toucher, la sentir, l'entendre, la savourer. Elle se déplace, fait son chemin et laisse partout la trace de son passage. Elle ne peut l'enfermer ni la fixer dans ses écrits, son esprit, bien qu'elle soit limpide comme le jour. Elle est fidèle, et répondra à ces attentes. Elle est efficace, mais ne l'oblige pas à suivre le rythme de ses saisons et projets. Elle se dirige concrètement vers elle dans toute son originalité, elle lui est familière et transparente.

      Pour pouvoir pleinement écouter Dieu (cf. Jer 38,20), elle a dû au cours de sa courte vie (1897-1929), développer ses aptitudes contemplatives, les laisser résonner par la suite dans le silence, pour atteindre ainsi le cœur comme une parole accueillie par tout l'être. " ..nous parlons de la Parole qui est vie… " " ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché…, nous vous l'annonçons… " (cf.1Jn 1, 1-3)

      Développer sa manière de regarder la réalité est un long exercice. Elle gardera une modestie du regard pour ne s'attacher qu'à une grande réalité : " Voici ton Dieu " (Ex 32, 4) et ce qui n'est rien que de l'or brillant ne pourrait l'aveugler et l'arrêter au milieu du chemin. Aussi est-il nécessaire de réfléchir aux résistances qui se présentent dans cette communion avec Dieu.

Les résistances à la rencontre.

      Dans toute relation entre personnes surgissent des résistances. Il est notoire que nous avons tous notre territoire et le défendons contre tout étranger qui s'en approche. Dieu nous apparaît quelquefois comme une menace, comme celui que nous ne désirons pas voir, car nous voulons continuer à vivre (cf. Ex 20, 19), mais Dina se livre totalement à son créateur.

      Comme pour un château avec ses murailles, ses fossés, ses ponts-levis, ses postes de garde permanente lorsqu'elle semble distraite, elle se tourne vers son Dieu. Pas question de rompre cette communion, Dina développera à un niveau élevé ce sens de la proximité avec Dieu.

      Alors que certaines personnes peuvent se refermer lorsqu'elles sentent la présence de Dieu, et semblent déstabilisées, elle, pour sa part, se sent plus forte et capable de dominer la situation, comme un mystère exigeant l'invitant à progresser lentement dans la compréhension d'une réalité qui doit lui révéler son "heure" (cf. Mt 24,36). Ce qui est perçu d'autrui, est reçu et accueilli, puis, organisé selon l'expérience passée, mais ne viendra pas éteindre cette soif qu'elle a de rencontrer son Dieu, la bonté et la fidélité se rencontrent (cf. Ps 85, 11).

      Parfois, nous nous sentons arrivés à une étape sûre et nous avons peur de passer à une autre; pour sa part Dina souhaitera ardemment en arriver à cette union. Jamais elle n'esquivera la rencontre même si elle doit la payer par de grands sacrifices (cf. Ps 54,8).

      Les résistances ont bien des noms et leurs symptômes sont aussi variés que : la peur; l'obscurité, la sécheresse, les tentations, la dispersion, l'ennui… Dina connaîtra ce chemin quand elle dira : " …aridités, sécheresses, dégoûts, tentation de découragement et de désespoir… " (p 215) .

     Pour certains la contemplation peut être ressentie comme une perte de temps, comme de moindre importance que l'urgence de travailler, comme impossible à cause des impacts d'une dure réalité qui envahit notre propre intimité, comme une évasion vers des mondes qui adouciraient la réalité et nous en éloigneraient.

      Passer par ces résistances est inévitable, et il faut user de discernement (cf. Prov. 8,12). Ce passage fait aussi partie du chemin de la prière. Il peut parfois se transformer en une véritable lutte contre la mort (cf. He 12, 4), mais c'est une pâque vers une nouvelle plénitude.

L'union dans la gratuité

      Pour Dina, c'est la voie par laquelle, elle avance vers une plus profonde union avec Dieu. L'Esprit entre dans son être comme l'eau dans une éponge (cf. Ex Sp 335). Quand une éponge est plongée dans l'eau, des bulles brillantes, séduisantes, viennent à la surface. Passer par ses résistances la plonge davantage dans le mystère de Dieu. Les vaines apparences s'évanouissent et laissent place à la présence de Dieu. Elle laisse Dieu être Dieu en elle. Mais Dieu n'arrive pas comme un envahisseur qui l'anéantit et la réduit à l'esclavage. Il a un pouvoir de fascination (cf. Mt 9,28) il aura pour Dina cette parole fantastique : " …ma petite moi-même… " (p 321) et encore " …viens, ma petite moi-même. Laisse-moi te faire pénétrer dans le sanctuaire de la Très Sainte Trinité….. "(p. 347).

      Dieu est communion, présence où elle peut être pleinement elle-même, aimée telle qu'elle est. Elle prend conscience de ce qu'elle est, d'autant mieux qu'elle a la possibilité d'être elle-même. Se sentant aimée dans toute sa réalité, sa fragilité, elle s'accepte elle-même comme étant en chemin. L'empreinte de l'École Française (Grignon de Montfort, et autres) a laissé en elle une certaine rigidité, mais elle l'accueille et l'intègre en sa personne dans cet enlacement qui l'unit à Dieu, à un très haut niveau.

      Le mot adoration peut exprimer cette expérience de communion, vécue comme confiance et abandon au Dieu de l'histoire. " C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte " (Mt 4, 10) ; qui l'unit et la livre à l'ambiance protégée du silence contemplatif, mais aussi au monde, à la construction du Royaume de Dieu (cf. Mc 12, 34).

      Elle ne veut se livrer qu'à Dieu seul (cf. Mt 4,10 ; cf. Lc 4,8). Pas question d'adorer des idoles (projets, personnes..) qui pourraient s'emparer d'elle et la réduire à l'esclavage en échange d'une lumière médiocre, temporaire, d'une efficacité, d'une vaine gloire de courte vision, qui prétendrait la protéger de cette voie exigeante, pavée de sacrifices, de prières, mais débouchant sur le chemin créateur la menant vers son Bien-Aimé. " …Notre Seigneur continue de me garder dans les parterres de la Très Sainte Trinité. Ce matin il m'a dit : ici, tout est abnégation absolue de toi et tout est jouissance absolue en Dieu seul… " (p. 330).

      Affrontée au " non-savoir " sur Dieu, sur l'avenir…, elle affirme, au nom d'un savoir plus profond, que son mystère et celui de l'histoire résident en Dieu, Père de bonté, source inépuisable de nouvelles possibilités. Le mystère n'est plus simplement obscurité et non-sens, mais gestation d'un sens caché et d'un avenir inconnu, qui verra le jour en son temps (cf. Jn 14, 18). Le Royaume de Dieu est semé dans son coeur, et il germera pour produire du cent pour un, ainsi, atteindra la plénitude de la moisson (cf. Mt 4, 26-29) " …durant la méditation de ce matin Notre Seigneur m'a plongée plus avant dans le cœur de la très aimable Trinité…Là, m'a-t-il dit, plus rien de terrestre ni d'humain ne peut t'atteindre… " (p. 284).

      En laissant Dieu être Dieu avec tout son mystère en elle, elle fait taire les paroles et les projets qui peuvent nuire au silence qui protège une rencontre de qualité dans une discrétion reconnaissante. Tous les " autres " aussi trouveront là un espace où ils pourront être eux-mêmes, sans être emprisonnés dans la communion ni rejetés, et sans non plus être sous-estimés, sans contrainte (cf. 2 Cor 9,7). Dans la mesure où elle laisse Dieu être Dieu (cf.1 Jn 4,8; cf. 2 Cor 13,11) dans le silence contemplatif, elle laisse les autres à leur devenir, finalement, elle peut être elle-même.

      L'adoration du Seigneur de l'histoire est une expérience de gratuité. Elle reçoit quelque chose qu'elle ne peut provoquer ni exiger. Le don de Dieu (cf. Jn 4, 10), comme l'amour, le pardon, l'amitié…, dimensions fondamentales de la vie, ne peuvent être exigés. Dans le silence contemplatif, elle accueille la proximité de Dieu (cf. Ps 119,151), et s'offre à lui et à son dessein en toute gratuité, " … si tu savais comme tu me fais plaisir ………la plus grande joie que puisse me causer une âme , c'est de me laisser l'élever jusqu'à ma divinité……… " (p. 360) .

     Elle fera naturellement don de sa vie, À l'encontre d'une attitude d'investisseur qui comptabilise tout ou de parieur qui de tout entend retirer des gains…, elle fait don de son temps, de ses activités, …de son être dans sa totalité… Donner gratuitement ce qu'elle a reçu gratuitement ayant rapport à son être tout entier. L'adoration atteint les derniers replis de son cœur, auxquels elle n'a pas accès par sa réflexion ou sa conscience; elle se libère de la peur et de la convoitise qui pourraient l'empêcher de faire don de sa vie avec tout ce que cela comporte de confiance et de partage joyeux (cf.Est.5, 9). " …ma petite épouse, l'offrande de toi-même est agréable à mon Père, …après la grâce de l'union parfaite et constante de ma volonté à celle de mon Dieu, nulle faveur divine ne pouvait me causer une joie plus grande que cette confirmation… " (p. 333).

     Au plus profond de la société, dans le mystère de Dieu, son projet peut choquer. Mais, Dina démontre ici sa Foi totale, elle veille sans réserve (cf. Prov. 31, 27). Son grand besoin de cette expérience d'adoration où Dieu est chaque fois plus Dieu en elle, où chaque fois plus elle-même est en Dieu, devient cette union génératrice de bénédictions plus abondantes pour le monde. " le ciel c'est la possession de Dieu, Dieu vit en moi, je le possède, donc, je jouis du ciel sur la terre.. " (p. 127).

      Aussi, trouvons-nous de nombreuses personnes qui donnent gratuitement tout ce qu'elles ont au service de la Vie et du Royaume. Comment expliquer leur sens de la gratuité et leur allégresse? Au-delà de toute explication, ces gens, avec une discrète simplicité, tels des artistes qui par des couches successives font surgir autant de tableaux de leurs pinceaux créateurs, ils deviennent des annonciateurs de Dieu (cf. Act 8,25). Par leur vie donnée, ils témoignent des fruits de la prière et de la contemplation reconnaissante à Dieu ; ils ont choisis la meilleure part pour la joie du Seigneur...(cf. Mt 23,27). " …Jésus m'aime! Je l'ai senti! Cela a duré deux secondes peut-être. Quelles délices!… "(p. 271) et encore : " ……j'ai entendu la voix de Jésus me dire : tu ne me posséderas pas plus au ciel… " (p. 214).

      Voilà une expérience de communion (cf.1 Jn 1,3) source d'allégresse. Rencontrer Dieu mène à découvrir la beauté de la création, de l'ordre, de la perfection. Reconnaître et accueillir sa transcendance, qui renverse toute situation, dans une contemplation faite de louanges et chants, c'est permettre à l'être d'unifier sa dispersion intérieure et de panser ses blessures, d'où naît avec force un nouvel engagement toujours plus novateur. " …ce matin, à la fin de ma méditation, j'ai compris soudainement et clairement que mon devoir maintenant , et mon emploi dans l'éternité jusqu'à la fin du monde, est et sera de rayonner , par la Très Sainte Vierge, le Cœur de Jésus sur toutes les âmes,….. " (p. 273).

     Dina, aura ces paroles prophétiques le 4 août 1925 : " …au ciel, je veux rassasier l'Amour infini du bon Dieu. Pour réaliser mon idéal, il me faut réaliser les trésors infinis de Notre Seigneur; ce bon Maître a dit : demandez et vous recevrez, eh bien! Au ciel, je serai une petite mendiante d'amour : la voilà, ma mission! Et je la commence immédiatement!… "

Léonard Bélanger, s.j.                                      Montréal, le 20 septembre 2004


(1) BÉLANGER, Dina, Autobiographie, Les Religieuses de Jésus Marie, Sillery, 1995, 406p.
(2) Les références bibliques sont de la Bible de Jérusalem.